[Appel à communications] Diaspora(s) arménienne(s) en mouvement

APPEL À COMMUNICATIONS

Colloque international 

« Diaspora(s) arménienne(s) en mouvement : espaces, acteurs et pratiques au 21e siècle »

 

Depuis l’émergence du champ des Diaspora studies à partir des années 1980, la dispersion arménienne occupe une place de choix dans les entreprises taxinomiques des spécialistes. Bien que la notion de diaspora évolue au gré des terrains observés, des champs disciplinaires, de sa dissémination sémantique, de sa vulgarisation et des différents acteurs qui s’en réclament (Hovanessian, 1998 ; Brubaker, 2005 ; Dufoix, 2011), le cas arménien apparaît avec constance, à l’instar des cas grec et juif, dans des travaux qui tentent d’établir des typologies des diasporas (Cohen, 1997 ; Bruneau, 1995, 2022 ; Sheffer, 2003 ; Tölölyan, 1996), ou des comparaisons entre certaines diasporas instituées en cas d’écoles ou modèles (Bruneau et al., 2007 ; Hovannisian et Myers, 1999).

Parmi les critères associés à l’expérience diasporique arménienne, la longévité de la dispersion (Bruneau, 2007 ; Tölölyan, 2005 ; Panossian, 2006), le lien avec la terre d’origine (Safran, 1991) et la vitalité d’une minorité agissante qui s’appuie sur des institutions anciennes (Ter Minassian, 1997 ; Tölölyan, 2000) sont souvent cités. Ils participent à entretenir des réseaux transnationaux et nourrissent un imaginaire communautaire, voire une illusion de cohésion, notamment dans des moments de mobilisations fédératrices (Tölölyan, 1996). 

Or, 40 ans après le début de l’essor des Diaspora studies, force est de constater que, loin d’offrir un paradigme stable, la diaspora arménienne (expression qu’il conviendrait davantage d’employer au pluriel) a connu de nombreuses transformations. Celles-ci sont liées en partie à la tectonique géopolitique, à de nouveaux développements technologiques et à des mutations plus lentes, d’ordre socio-économique, dans les foyers historiques de la diaspora arménienne.

Avec la fin du bloc soviétique, de nouveaux types de migrations sont apparus. L’émigration depuis la République d’Arménie, souvent décrite à tort ou à raison comme une hémorragie, a profondément modifié le visage de la diaspora. Les trois dernières décennies ont vu la multiplication des migrations « de retour » – permanentes ou temporaires – de la diaspora vers l’Arménie remodeler les deux entités, ainsi que les liens qu’elles entretiennent, et ont fait apparaître de nouveaux modes de vie de l’entre-deux. Dans le même temps, de nouvelles communautés ont vu le jour récemment dans des lieux qui ne figuraient pas parmi les foyers historiques de la diaspora arménienne. À l’inverse, des régions qui avaient accueilli les réfugiés du génocide dans les années 1920 ainsi que leurs descendants, et étaient devenues des centres névralgiques de la « transnation arménienne », se sont vidés progressivement ou brutalement de leur population arménienne, en raison de crises politico-sécuritaires ou de leurs contrecoups économiques (Iran, Irak, Liban, Syrie). Ces développements invitent à réinterroger les notions de homeland  et d’appartenance (Kasbarian, 2015 et 2020 ; Darieva, 2011 ; Panossian, 2014).

De même, des territoires qui témoignent d’une présence arménienne ancienne, datant des années 1920 (France, Belgique), voire de la fin du 19e siècle (États-Unis), ont été les réceptacles de nouvelles immigrations arméniennes issues de récents foyers de départ (Arménie, Caucase et Russie après la fin de l’URSS, Syrie après 2011), et aux profils socio-économiques hétérogènes. Si l’installation de ces nouveaux arrivants a donné lieu à un « réapprovisionnement » ethno-culturel (Jimenez, 2010) avec la revitalisation de certaines structures (associations, écoles, médias, vie paroissiale et partisane, etc.), elle a aussi suscité des remises en question individuelles et institutionnelles, une reconfiguration des dynamiques diasporiques existantes, des conflits ou concurrences intra-communautaires, des phénomènes d’ignorance mutuelle et parfois des solidarités inédites (Mekdjian, 2008 ; Cavoukian, 2021 ; Der Sarkissian, 2021).

Alors que de nouveaux espaces diasporiques apparaissent, d’anciens hauts lieux historiques de présence arménienne connaissent un essoufflement des cadres institutionnels et de nouvelles formes de dispersions de leurs membres, alimentant un discours décliniste axé sur le thème d’une « dilution identitaire » (Hovanessian, 2007) jugée inéluctable. Dans le même temps, des voix jusque-là absentes, ignorées ou imperceptibles se font entendre, renouvelant l’agenda des « entrepreneurs ethno-politiques » (Brubaker, 2004) et réinventant le répertoire des mobilisations diasporiques, en faveur du territoire disputé et de l’aide aux Arméniens du Karabagh par exemple, sans interdire la critique ou la remise en cause des structures communautaires traditionnelles, de leurs acteurs et de leurs pratiques.

L’objectif de ce colloque sera de réfléchir à ces reconfigurations contemporaines de la ou des diaspora(s) arménienne(s), en faisant apparaître leur diversité et les nouvelles dynamiques qui les traversent. Les propositions de communication pourront aborder les pistes suivantes, sans forcément s’y limiter : 

  • Comment la succession des histoires migratoires et l’hétérogénéité des parcours transforment-elles les espaces diasporiques et les communautés arméniennes ?
  • Comment les divers acteurs institutionnels et individuels des diasporas dites historiques répondent-ils aux problématiques démographiques, politiques et socio-culturelles nées de ces reconfigurations ? Quels nouveaux acteurs voit-on émerger ? 
  • Quel est l’impact des migrations dites de retour, qu’il s’agisse des projets d’installation dans le homeland (réel ou rêvé), des pèlerinages en Arménie historique, des missions bénévoles qui permettent de conjuguer tourisme, assistance au pays et découverte de soi ? Comment la notion de homeland est-elle mobilisée entre patrie réelle, patrie imaginaire et patrie de substitution ? 
  • Quels nouveaux foyers diasporiques se forment dans le monde arménien ? Quels en sont les épicentres et quels rôles jouent-ils dans les reconfigurations en cours ?
  • Comment les usages linguistiques traduisent-ils et/ou éclairent-ils les reconfigurations en cours des diasporas arméniennes ?
  • Quels rôles les médias et les réseaux sociaux jouent-ils dans ces transformations ? 
  • Comment cartographier les dispersions arméniennes contemporaines, les espaces, les dynamiques, les pratiques, les acteurs et discours qui les composent ? Quels terrains investir pour affiner notre connaissance de la nébuleuse diasporique ? Quels acteurs s’y attellent, quels outils et ressources emploient-ils et dans quelles finalités ? 
  • Quels enseignements pourrait-on tirer d’autres dynamiques diasporiques ? Au-delà des comparaisons classiques entre « cas d’école » et « archétypes » diasporiques, quels autres exemples peut-on mobiliser pour mieux comprendre ce qui se joue dans les transformations actuelles des diasporas arméniennes ?

Références : 

Brubaker Rogers, « Ethnicity Without Groups », European Journal of Sociology / Archives Européennes de Sociologie / Europäisches Archiv für Soziologie, 43 (2), 2002, p. 163-189.

Brubaker Rogers, « The ‘diaspora’ diaspora », Ethnic and Racial Studies, 28 (1), 2005, p. 1-19.

Bruneau Michel, Ioannis Hassiotis, Martine Hovanessian et Claire Mouradian (eds.), Arméniens et Grecs en diaspora : approches comparatives, Athènes, École française d’Athènes, 2007.

Cavoukian Kristin, « Democratization and diaspora. The Velvet Revolution and the Armenian nation abroad », in Laurence Broers et Anna Ohanyan (eds.), Armenia’s Velvet Revolution. Authoritarian Decline and Civil resistance in a Multipolar World, Londres et New York, I.B. Tauris, 2021, p. 201-230.

Cohen Robin, Global Diasporas : An Introduction, Londres, University College London Press, 1997.

Darieva Tsypylma, « Rethinking homecoming: diasporic cosmopolitanism in post-Soviet Armenia », Ethnic and Racial Studies, 2011, p. 490-508.

Der Sarkissian Anouche, « Le Portrait fragmenté des familles immigrées aux États-Unis. L’exemple des Arméniens-Américains de Californie », in Sophie Chapuis et Marie Moreau (dir.), Representing the Contemporary North American Family: Family Portraits, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2021, p. 22-50. 

Dufoix Stéphane, La dispersion : une histoire des usages du mot diaspora, Paris, Éditions Amsterdam, 2011.

Hovanessian Martine, « Diasporas et identités collectives », Hommes et migrations, no 1265, 2007, p. 8-21.

Hovanessian Martine, « La notion de diaspora : usages et champ sémantique », Journal des anthropologues, 72-73, 1998, p. 11-30.

Jiménez Tomàs, Replenished ethnicity: Mexican Americans, Immigration, and Identity, Berkeley et Los Angeles, University of California Press, 2010. 

Kasbarian Sossie, « The myth and reality of ‘return’ – diaspora in the ‘homeland’ », Diaspora : A Journal of Transnational Studies, 18 (3), 2015, p. 358-381.

Kasbarian Sossie, « Refuge in the ‘homeland’: The Syrians in Armenia », in J. Laycock & F. Piana (eds.), Aid to Armenia: Humanitarianism and intervention from the 1890s to the present. Humanitarianism: Key Debates and New Approaches, Manchester, Manchester University Press, 2020, p. 164-180.

Mekdjian Sarah, « Tension entre centralité et fragmentation : les quartiers arméniens à Los Angeles », Diversité urbaine, 8 (1), 2008, p. 45-61.

Panossian Razmik, The Armenians: from Kings and Priests to Merchants and Commissars, New York,  Columbia University Press, 2006. 

Panossian Razmik, « The ‘Drunkenness’ of Statehood », Études arméniennes contemporaines, 3, 2014, p. 119-126.

Safran William, « Diasporas in Modern Societies: Myths of Homeland and Return », Diaspora: A Journal of Transnational Studies, 1 (1), 1991, p. 83-99.

Sheffer Gabriel, Diaspora Politics: At Home Abroad, Cambridge, Cambridge University Press, 2003.

Ter Minassian Anahide, Histoires croisées : Diaspora, Arménie, Transcaucasie 1890-1990, Marseille, Parenthèses, 1997. 

Tölölyan Khachig, « Armenian diaspora », in M. Ember, C.R. Ember & I. Skoggard (eds.), Encyclopedia of diasporas : immigrants and refugee cultures around the world, vol. 1, Overviews and topics, New York,  Kluwer Academic, Plenum Publishers, 2005, p. 35-64.

Tölölyan Khachig, « Elites and Institutions in the Armenian Transnation », Diaspora: A Journal of Transnational Studies, 9 (1), 2000, p. 107-136.

Tölölyan Khachig, « Rethinking Diaspora(s): Stateless Power in the Transnational Moment », Diaspora: A Journal of Transnational Studies, 5 (1), 1996, p. 3-36.


Dates : jeudi 14 et vendredi 15 mars 2024

Lieu : Centre des colloques, Campus Condorcet. 8, cours des Humanités 93322 Aubervilliers (métro : ligne 12 – Front Populaire). 

Modalités de soumission des propositions : les communications pourront être en français ou en anglais. Les propositions (500 mots), accompagnées d’une courte biographie, sont à envoyer à diasporas.in.motion@gmail.com au plus tard le 30 juin 2023. 

Réponse du comité scientifique : Juillet 2023

Publication : ce colloque donnera lieu à une publication avec comité de lecture dans la revue Études arméniennes contemporaines. Les participant.e.s sélectionné.e.s s’engagent à remettre une première version de leur article au 1er mars 2024.

Frais de voyage : une prise en charge des frais de transport et de séjour des intervenant.e.s retenu.e.s est prévue selon des modalités qui seront précisées ultérieurement. 


Comité d’organisation : 

Boris Adjemian (Bibliothèque Nubar de l’UGAB, CRH-EHESS, Institut Convergences Migrations)

Anouche Der Sarkissian (Sorbonne Nouvelle, CREW, Institut Convergences Migrations)

Alain Navarra de Borgia – Navassartian (Université de Bologne) 

Yann Scioldo-Zürcher (CNRS, CRH-EHESS, Institut Convergences Migrations) 

Comité scientifique : 

Boris Adjemian (Bibliothèque Nubar de l’UGAB, CRH-EHESS, Institut Convergences Migrations)

Michel Bruneau (CNRS)

James Cohen (Sorbonne Nouvelle, CREW) 

Anouche Der Sarkissian (Sorbonne Nouvelle, CREW, Institut Convergences Migrations)

Stéphane De Tapia (Université de Strasbourg, CNRS, UMR 7043)

Stéphane Dufoix (Paris Nanterre, Sophiapol) 

Shushan Karapetian (USC Institute of Armenian Studies)

Sossie Kasbarian (University of Stirling) 

Alain Navarra de Borgia – Navassartian (Université de Bologne)

Yann Scioldo-Zürcher (CNRS, CRH-EHESS, Institut Convergences Migrations) 

Gayane Shagoyan (Institut d’archéologie et d’ethnographie, Erevan)

Taline Ter Minassian (Institut national des langues orientales, CREE)

Khachig Tölölyan (Wesleyan University)

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